Mont Gruetta (ou Greuvetta, 3684m), face nord, "Corecrazion"

L'alpinisme, c'est souvent binaire, noir ou blanc. Ce jour-là, au Mont Gruetta, c'était d'abord une voie magnifique, une grosse partie de plaisir, un grand beau temps, et puis ça c'est fini dans une grosse galère, dans le mauvais, arrosés en permanence par les spins drifts, et luttant contre le froid.

Parti avec Patrick de Plampincieux, après 2h de plat dans le Val Ferret italien je m'aperçois qu'il manque dans mon sac une partie du réchaud et de la nourriture... Bon, "petit" aller-retour au parking pour corriger le tir, ce qui nous vaut une arrivée décalée au refuge d'hiver Dalmazzi, Patrick profitant de son charme humide pendant que je brasse dans ses traces.

Le lendemain, c'est comme sur des roulettes. Le regel est excellent et nous sommes vite au pied de la face. 750m de neige, glace et mixte, perdus dans un recoin isolé du massif, même si la face est un peu courte ça change des Droites ou des Jorasses ! Le début de l'itinéraire chemine dans des rampes parfois faciles, parfois raides, au milieu de gros surplombs, c'est magnifique. Après de petits passages mixtes plus durs, nous rejoignons la pente de neige médiane qui est parfois bien raide avec une jolie goulotte au milieu, adossée à un improbable mur lisse comme un miroir de faille. A droite la goulotte se perd dans des cheminées déversantes hallucinantes, nous bifurquons à gauche dans du mixte délicat, en direction d'une dépression guère moins raide... Là cela devient franchement intéressant, du beau mixte soutenu, délicat à cause de la présence de petits bouchons de neige. Nous avançons plus lentement mais nous tenons l'horaire, le temps est couvert mais il ne neige pas, l'escalade est plus difficile mais c'était justement l'objectif... bref pour l'instant tout va bien !

Cela ce complique lorsque que je rejoin Patrick au pied d'un énorme bouchon de neige, qu'il me présente comme "pénible". Je suis obligé de le creuser, pendu à mes broches, c'est techniquement facile mais ça prend un temps fou, je râle régulièrement et je finis trempé. Cela sera la dernière photo que nous prenons, qui marque la transition bien/pas bien, plaisir/galère. Patrick qui se caille au relais me remplace. Le bouchon est en deux parties, un petit (2m de diamètre) est surmontée d'un plus gros (4m de diamètre). Il se dresse sur le petit, bricole un peu avec ses pioches dans le plus gros, et le petit s'effondre ! Je me prends les 300kg de neige dans la figure, et le temps de reprendre mes esprits je vois Patrick les pieds à plat dans la dalle, le dos vaguement calé contre le 2ème bouchon, sur le point de voler. Je ne sais pas comment il a réussi à se mettre dans cette position sans tomber avec le bouchon. Si sa situation n'était pas délicate, je le taquinerai bien volontiers ! Finalement il se débrouille pour poser un piton dans une improbable fissure et se rétablit sur le sommet du bouchon. Pourvu que celui-là tienne bon ! La longueur suivante doit franchir un surplomb dans un bloc coincé et se poursuit par une chaminée raide. Il commence à neiger. J'attaque le surplomb en artif, mais le rocher est mauvais et le 1er point pête... je vole et me voilà en dessous du bouchon ! Une fois remonté au relais, il est 22h, il fait nuit, nous faisons une pause en creusant un peu le bouchon : "ça ferait un mauvais bivouac, ici", pense-t-on. Je repars en artif, cette fois dans une fissure un peu meilleure. Je surmonte le bloc et commence à grimper la cheminée. C'est là que les spins drifts arrivent. La douche est dense et continue, impossible de regarder vers le haut, tout est blanc. Je patiente 15 minutes, en vain, et redescend. Après une bonne soupe, les spins se sont calmés, je repars. La cheminée n'est finalement pas si délicate qu'elle n'en avait l'air sous les spins. Relais au-dessus. Patrick me rejoint et commence à grimper la suite, une fissure large et verticale qui n'a rien d'engageant. Les spins reprennent, il doit faire demi-tour... Il est 2h du mat, cette fois nous aménageons le bouchon pour de bon : "ça va être un mauvais bivouac". Les spins nous ont complètement trempés. Ma doudounne n'est plus qu'une éponge. Nous n'avons pas de duvets, mais ils auraient connu le même sort ! Nous nous abritons des spins sous la couverture de survie, et buvons une autre soupe. Nous somnolons pendant une heure. Vers 4h30, ça ne va pas fort, l'hypothermie est là, les gelures pas loin. Le réchaud nous procure encore 1L de thé. Nous remontons au dernier point atteint pour une dernière tentative. Les spins sont toujours trop fournis, c'est décidément impossible de sortir la voie. A ce stade, le but n'était plus de terminer l'ascencion, bien sûr, mais tout simplement de trouver un moyen de se sortir d'affaire ! Le plus court c'est par le haut, nous ne sommes qu'à 50m de l'arrête sommitale. Dommage... il va nous falloir descendre les 700m de la face en rappels.

La descente est compliquée. L'itinéraire de montée louvoye et zigzag beaucoup, il va donc nous falloir trouver une ligne plus directe pour éviter les traversées. Le prix à payer étant de se retrouver dans des zones très raides, parfois déversantes, qui nous sont inconnues. La face est sauvage, très peu fréquentée, il n'y a évidemment aucun équipement en place. Heureusement, nous trouvons de bons emplacement pour des lunules, ce qui nous permet d'économiser un peu notre matériel. Parfois les spins sont si forts que nous ne voyons pas ce que nous faisons. Construire une lunule les yeux fermés, pas évident ! Patrick passe devant pendant toute la descente pour équiper les rappels : je n'arrive pas à utiliser mes gants, ou si mal que je mets énormément de temps, rien que pour installer mon descendeur sur la corde. Une fois au refuge je comprendrai pourquoi : un bouchon de glace occupe les deux dernières phalanges de chaque doigt. Le plus pénible reste quand même le froid et l'himidité. Depuis presque une vingtaine d'heures nous grelottons en permanence, cela devient plus que désagréable. Nous respirons très fort, comme en plein jogging, rien que pour lutter contre l'hypothermie, les gelures aux mains et aux pieds. Chaque nouveau rappel est un petit pas de plus vers la sortie, et cela fait du bien de se sentir descendre et de bouger un peu le long de la corde...

Vers 14h nous arrivons au pied de la face, soit 33 heures après avoir commencé à grimper à ce même endroit. Nous grelottons toujours, nous allons d'ailleurs grelotter jusqu'à notre retour à la maison dans la soirée. Mais la pression retombe, il ne reste maintenant plus qu'à marcher. Par contre, la galère commence maintenant dans la vallée. Alors que nous sommes tirés d'affaire, ce sont à présent nos proches qui s'inquiètent. La radio, et encore moins le téléphone, ne passent pas dans cet endroit reculé. Impossible de prévenir qui que ce soit. Nos proches déclenchent les secours en France et en Italie. La météo est bien sûr trop mauvaise pour envisager un vol en hélico, et ce pour plusieurs jours. Nous sommes mercredi, le prochain créneau (hypothétique) est pour vendredi après-midi. Ce créneau n'interviendra finalement que samedi matin, il permettra d'ailleurs de sauver de façon miraculeuse une jeune alpiniste bloquée dans le couloir Couturier à la Verte. Face à cette mauvaise perspective, nos copains guides commencent à organiser une caravane terrestre, sensée partir le lendemain matin. C'est une entreprise difficile, dangereuse pour les secouristes eux-mêmes, et hasardeuse : comment nous retrouver et nous secourir si par exemple nous étions restés bloqués dans notre bouchon de neige, 50m sous l'arrête sommitale ? Un grand merci à eux pour leur solidarité. Si nous avions eu un gros pépin, c'est tout ce qu'il nous restait.

Au bilan, pour Patrick et moi, une grosse fatigue, des réserves énergétiques épuisées, des insensibilités bénignes aux pieds et aux mains, et pour moi une petite blessure à la main, dont je ne m'étais même pas rendu compte sur le terrain, probablement à cause du froid. Pour les proches, une grosse frayeur, heureusement pas trop longue, puisqu'elle n'a durée qu'une après-midi. Mais c'est déjà trop, et nous en sommes navrés, pour eux et pour tous les copains. Nous manquions d'informations sur cet itinéraire qui n'est que rarement (ou jamais ?) repris. Nous avons sous-estimé le temps nécessaire à l'ascencion, les longueurs difficiles du haut de la face prennent beaucoup de temps, surtout s'ils sont encombrés de bouchons de neige. Si nous en avions pris la bonne mesure, nous aurions prévu une ascencion avec deux jours de beau temps. Dans ces conditions, le bivouac sur le bouchon de neige et la fin de l'ascencion le lendemain matin n'auraient pas posé beaucoup de problèmes. Mais avec une seule journée de beau, cela a tourné à l'aventure très engagée.

Date: 
13/05/2013 - 15/05/2013


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Mont Gruetta (ou Greuvetta, 3684m), face nord, "Corecrazion"
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